Eglise et homosexualité : le grand secret

Ils sont catholiques, simples croyants. Ils sont aussi théologiens, diacres ou prêtres. Ils ne font pas de bruit. Mais certains excès dans le débat sur le «mariage pour tous» alourdissent la chape de plomb sous laquelle ils vivent. Des prêtres parlent. Des évêques leur répondent.

Pretre-homosexuel

SAUTIER PHILIPPE/SIPA

Après avoir inspecté le couloir, il a fermé soigneusement la porte afin de s’assurer que personne ne pourrait surprendre notre conversation. Et puis il s’est assis le dos à la fenêtre et ça a été comme un torrent. A 72 ans, et pour la première fois depuis vingt ans que je le connais, le frère S., dominicain longtemps chargé, dans son couvent du nord de la France, d’importantes responsabilités, me raconte son parcours d’homosexuel. Nous sommes au troisième jour de la conférence de Lourdes. Les évêques de France, annonce la radio, lancent une «croisade» contre le «mariage pour tous». Après que le cardinal archevêque de Lyon, Mgr Philippe Barbarin – réputé pour son langage «djeune» et son jogging le long de la Saône -, a brandi le spectre de l’inceste et de la polygamie, le cardinal archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois, pointe la «supercherie» qui consisterait à faire croire aux enfants qu’on pourrait ne pas naître d’un père et d’une mère…

Le frère S. coupe la radio : «Des propos même pas dignes de ma concierge ! Ces ecclésiastiques montrent leur totale ignorance de tous les travaux publiés depuis trente ans par des psychologues et des théologiens reconnus ! Le savent-ils seulement ? Même pas : cette génération refuse la reconnaissance de ce qu’on est. Surtout, ne pas rompre le grand secret. On boit, on grossit, on déprime, mais on se tait… Si vous saviez le nombre de prêtres pour qui j’ai été le premier à qui ils osaient se confier !» Il se tait. Dans le jardin jonché de feuilles mortes s’éloigne une silhouette grise de religieuse en civil. Le frère S., profil de Jean Marais vieillissant sur son col roulé gris, se souvient de ses 30 ans, lorsqu’il s’est «avoué tel», il était déjà moine : «Un frère m’a dit : “Ton travail te sauvera.”» Ses recherches l’ont en effet accaparé soixante-dix heures par semaine. Mais il était amoureux : «Le prieur m’a dit : “L’important est que tu ne couches pas au couvent…”» Alors, le frère S. a redoublé d’activité intellectuelle.

Avec quatre prêtres et un pasteur protestant, il a participé au groupe de recherches du théologien «éclairé» Xavier Thévenot (1938-2004), illustre professeur à l’Institut catholique de Paris et dans plusieurs séminaires, et auteur des premiers ouvrages publiés au sein de l’Eglise sur un sujet brûlant (Mon fils est homosexuel et Homosexualités masculines et morale chrétienne). Dès les années 70, il a été aussi l’un des fondateurs de l’association David et Jonathan (du nom des deux princes de la Bible dont «l’âme se lia»), qui regroupe des homosexuels catholiques. «A l’époque, il s’agissait de dépénaliser l’homosexualité, un crime pire que l’adultère !» Tant d’années à mener une double vie… «Parfois, un frère me disait : “Attention, on connaît tes fréquentations…” Et je lui répliquais : “Celui qui t’en a parlé, c’est qu’il en est !”» Est-ce le remords de n’avoir pas su choisir ? Sa blessure le rend provocant. Pour autant, le frère S. n’en est pas arrivé à souhaiter le «mariage pour tous».

«Savez-vous quel est le but du mariage ? interroge-t-il.

– La procréation…

– Non ! C’est la sanctification mutuelle des époux. Un homme et une femme qui s’unissent, c’est l’image de Dieu. C’est pourquoi je reste réticent : cette image d’Élohim de la théologie…»

Rien ne devient donc simple, au soir d’une longue vie d’homme dans l’Eglise et hors l’Eglise, alors qu’il voudrait se mettre au clair avec Dieu et avec lui-même. Rien, sauf cette conclusion :«L’Eglise catholique va continuer de dégringoler tant qu’elle refusera l’ordination de prêtres mariés et tant que les prêtres ne seront pas mieux formés. Aujourd’hui, ils souffrent de trois indigences : intellectuelle, spirituelle. Et affective.»

«NE FAITES PAS TAIRE CETTE VOIX D’AMOUR !»

Maxime de T., fonctionnaire pacsé avec un cadre commercial, a été moine lui aussi – chez les «Petits Gris», un ordre fondé en 1975 par un dominicain très charismatique, Marie-Dominique Philippe. Son noviciat n’a duré que quatre ans, mais il l’a profondément marqué. A 52 ans aujourd’hui, pas une journée qui ne commence sans la réminiscence des cloches sonnant l’office de 3 heures du matin. Vêtu d’une humble robe de bure, mais habité par l’orgueil d’appartenir à une élite de «cracks» en philo, il vécut, dans son prieuré de Bourgogne, une «vie intense».

Vingt ans plus tard, attablé en chemise à carreaux avec son ami devant la cheminée de la ferme qu’ils ont retapée près d’Orléans, il évoque l’atmosphère silencieuse du monastère où«tout est exacerbé» : le bruit des semelles de cuir sur le dallage du couloir, l’odeur insupportable des frères qui ne se lavent pas assez, le dégoût des repas sans couleur et sans viande, et puis les regards, les attentions hypocrites… Bien avant de se couper du monde, Maxime se sentait «attiré par les hommes». Mais, dans une famille comme la sienne – parents aristos cathos, cinq frères et sœurs –, cela ne s’avouait pas – même à soi-même. Il a donc vécu avec une femme, «mais ça n’a pas marché».

Un jour, comme il était entré dans une chapelle pour se recueillir, sa «vocation» lui apparut. Pourquoi, quelques années plus tard, allait-il quitter les «Petits Gris» ? Pour des raisons de santé. Et à cause du «malaise» ressenti auprès de certains camarades et d’un prieur adulé par toute la communauté : «Nous avions tous fait vœu de chasteté et, quant à moi, je ne l’ai pas rompu. Mais…» Il montre une grande photo : une douzaine de jeunes gens en soutane grise entourent un homme souriant en robe blanche : Jean Paul II. «Lui, dit-il en désignant un garçon mince au visage angélique, son compagnon est mort du sida. Lui, l’enfant sage, était soumis à un autre frère. Lui, le grand à lunettes, plein d’arrogance, a voulu coincer un novice…» Maxime cite un cas de suicide. Quand il a quitté la vie monastique, il s’est retrouvé à la rue. Seule sa sœur l’a aidé. Ses parents étaient sous le choc : «Un de mes frères avait quitté sa femme pour un homme, un neveu aimait les garçons…» 

Il rit sans gaieté. «Je me sens toujours un homme de Dieu, pourtant…» Rien de la vie de l’Eglise ne le laisse indifférent : en 1995, quand il a appris la révocation de l’évêque d’Evreux, Mgr Gaillot, Maxime a écrit à Rome : «Ne faites pas taire cette voix d’amour !» Aujourd’hui, son compagnon et lui songent que, s’ils avaient 30 ans, ils se marieraient. «Les enfants nous ont manqué.» Ils vivent depuis vingt ans en harmonie. Mais, parfois, on dirait que l’ancien moine ressent toujours le poids de la «bure de plomb».

IL Y A LE FEU À LA MAISON !

Comment s’en libérer alors que, depuis des siècles, la peur et le rejet de l’homosexualité ont imprégné la doctrine de l’Eglise et se sont transmis de père en fils dans les familles catholiques, au point que, dans certaines d’entre elles, il y a encore vingt ans, un garçon «différent» n’avait d’autre issue que d’entrer dans les ordres ? Pour la plupart des catholiques, et bien que des théologiens aussi reconnus que Xavier Thévenot aient donné une interprétation nouvelle de sa fameuse «lettre aux Romains», saint Paul est toujours à prendre au pied de la lettre lorsqu’il parle de «l’infamie d’homme à homme»

Siècle après siècle, les textes officiels n’ont fait que renforcer cette stigmatisation. En l’an 693, le 16e concile de Tolède décrète : «Si un évêque, un prêtre ou un diacre se rend coupable de ce péché, il sera déposé et exilé à jamais.» En 2005, le Vatican publie cette «Instruction» :«Aucun homosexuel ne pourra plus être admis au séminaire ni enseigner à ceux qui sont en formation soit dans un séminaire, soit dans une congrégation religieuse.»

Pourquoi édicter des règles dont les conseillers du pape savent bien qu’elles seront impossibles à faire respecter ? Parce qu’il y a le feu à la maison ! Cette année-là explose, de Boston à Vienne et de Dublin à Bruxelles, une série de scandales liés à la pédophilie. Des milliers de victimes accusent des centaines de prêtres et d’évêques, tandis que Jean Paul II se meurt. «Ces abus, s’écrie le cardinal Joseph Ratzinger, qui lui succède en avril 2005, à 78 ans, sous le nom de Benoît XVI, ont assombri la lumière de l’Evangile à un degré que pas même des siècles de persécution ne sont parvenus à atteindre !»

Certes, c’est au sein des familles que les abus sexuels sur les enfants sont les plus nombreux, et la pédophilie n’a rien à voir avec l’homosexualité. Mais tant pis pour ceux qui espéraient, au 40e anniversaire de la fin du concile Vatican II, un nouvel aggiornamento. Si le Polonais Karol Wojtyla s’était appuyé sur de puissants mouvements réactionnaires comme l’Opus Dei pour refermer les portes de bronze, l’Allemand Ratzinger ne veut plus d’histoires liées au sexe. Le nouveau pontife accepte la démission d’un évêque qui fut le propre secrétaire particulier de Paul VI et de Jean Paul II, et convoque à Rome les responsables de l’Eglise irlandaise :«Vous devrez répondre de cela devant Dieu tout-puissant ainsi que devant les tribunaux !» 

Mais, sur l’homosexualité, il s’en tient à la «Lettre aux évêques sur la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles» qu’il rédigea en 1986 pour Jean Paul II : «La saine réaction contre les injustices ne peut, en aucune manière, conduire à affirmer que la conduite homosexuelle n’est pas désordonnée.» Dans un ouvrage publié en 2011, Lumière du monde, où il réclame«que l’Eglise se soumette à une sorte de purification fondamentale», Benoît XVI écrit : «Ce n’est pas un secret : il y a aussi des homosexuels parmi les prêtres et les moines. Tout récemment, à Rome, un scandale autour de passions homosexuelles entre des prêtres a provoqué un grand émoi. […] L’homosexualité n’est pas conciliable avec la vocation de prêtre. Car, dans ce cas, le célibat comme renoncement n’a pas de sens. On courrait un grand risque si le célibat devenait un prétexte pour faire entrer dans la prêtrise des gens qui ne peuvent de toute façon pas se marier, puisque leur situation à l’égard de l’homme et de la femme est d’une certaine façon perturbée…»

«JÉSUS-CHRIST S’EN FOUT, DU CUL !»

«Perturbée»«désordonnée»… Sans doute le pape ne vise-t-il que ceux qui rompent leur vœu de chasteté, mais il blesse les autres. D’autant que des ecclésiastiques et psychanalystes comme Tony Anatrella – prêtre et auteur d’un document publié par la Conférence des évêques de France sous le titre «Peut-on légitimer l’homosexualité ?» (1996) – ont semé d’autres mots – «immaturité affective»«relations impulsives» ou «culte d’un corps en morceaux» – qui aggravent l’homophobie. Voilà ce qui explique le «sentiment de solitude» d’une théologienne comme Véronique Margron.

Dans un ouvrage récent dont elle a écrit la préface (Homosexuels catholiques. Sortir de l’impasse, éd. de L’Atelier), cette dominicaine, doyenne de la faculté de théologie de l’Université catholique de l’Ouest à Angers de 2004 à 2010, plaide pour que l’Eglise reconnaisse enfin que «des couples homosexuels peuvent avoir une vie éthique très profonde». Car ils ont aussi «une âme» ! L’auteur du livre, Claude Besson, fait témoigner des victimes de l’homophobie : Aurélie, infirmière, 48 ans, devenue «obèse, épuisée, malade» à force de «refuser [sa] réalité», a tenté plusieurs fois de se suicider. André, 40 ans, sportif, se fait passer pour un tombeur de filles… Car il existe une «homophobie intériorisée». Olivier, 55 ans, prêtre et enseignant, a voulu «en finir» quand il a découvert son «anomalie».

Rencontre avec Besson. Entré à 23 ans à l’abbaye cistercienne de Quemadeuc, en Bretagne, ce grand type à l’allure d’intellectuel sportif, qui reçoit en pull-over dans un modeste bureau au siège des Frères des écoles chrétiennes, dans le VIIe arrondissement de Paris, est devenu un «urbain» responsable de «fraternités». Il a créé, à Nantes, le groupe Réflexion et partage, qui travaille depuis dix ans à «l’accueil des personnes homosexuelles dans l’Eglise catholique». Provoquer une prise de conscience sans donner de leçons de morale, telle est son «humble démarche». Alors, quand Besson entend un prêtre faire rire grassement aux dépens des gays, il en est accablé. Mais, quand un autre prêtre vient le voir à la fin d’une conférence pour lui confier : «Votre livre est une réponse à mes prières», il se sent utile.

Claude D., jésuite enseignant à Lyon, la soixantaine, poursuit lui aussi ce «travail d’écoute». L’homosexualité dans l’Eglise ? Vieux sujet. «Chez les jésuites, au noviciat, on doit toujours être à trois. Les évêques regardent les séminaristes avec un soupçon d’homophobie. Pourtant, insiste-t-il, il y a des prêtres structurés homos – jamais passés à l’acte – qui sont d’excellents prêtres car ils n’ont pas peur des femmes.» A l’un de ceux-là, qui enrage contre les manifestations bénies par des évêques, il fait remarquer :

«Toi qui n’as jamais fauté, tu n’es pas concerné !

– Non, mais je me sens condamné !»

Dans les confidences que reçoit le jésuite, l’homosexualité est devenue un sujet «plus important encore, dans les familles, que le divorce : des gens peuvent faire 500 km pour en parler. Dans un monde où tant de gays s’affichent, ils se sentent encore plus vulnérables».

Quelques évêques tentent aussi de «rassembler la famille». L’évêque de Nanterre, Mgr Gérard Daucourt, est de ceux-là. Une tribune, publiée dans la Vie, sur «des situations de souffrance»lui ayant valu un abondant courrier, il a organisé en juin, en forêt de Compiègne, une journée de marche et de pique-nique «avec elles [les personnes homosexuelles] et pas seulement pour elles», en donnant pour règle : «La seule identité qui compte, c’est celle de fils et filles de Dieu.»

Vêtu d’un costume gris sur un col blanc de clergyman, Daucourt, avec sa croix de bois sur la poitrine et son regard plein de bonté, fait penser à Mgr Bienvenu dans les Misérables. Son évêché, à Nanterre, est une grosse villa à colombages, meublée de façon sommaire. Il y raconte la journée de Compiègne. «Beaucoup de participants ont dit : “C’est la première fois qu’on peut parler.”» Des parents ont pleuré. Un diacre a confié comment, à l’enterrement d’un ami, il avait appris que ce dernier était homosexuel et en avait été bouleversé…

Question : «Et si un prêtre tombe amoureux d’un homme, que lui dites-vous ?» Il sourit :«Qu’un prêtre tombe amoureux, c’est humain ! N’importe quel humain peut avoir des attirances, pour un homme ou une femme… Cela arrive aussi aux gens mariés. Supérieur de séminaire, je le disais à mes jeunes séminaristes : “N’allez pas croire qu’une bonne formation, ni même la prière, vous immunise !”» Il réfléchit. «Il y a tellement de sortes d’homosexualités… Certains se découvrent tard. D’autres, pour lesquels ça n’est pas prégnant, ont besoin d’une aide. Mais si un garçon entre au séminaire en disant : “Je suis homo pratiquant”, il ne doit pas poursuivre. Si un prêtre vient me dire : “J’ai du mal à lutter”, je lui réponds : “Fais ce que tu peux.”» Mais s’il me dit : “Je pratique habituellement”, là, cela pose problème : je suis chargé d’aider ceux qui le veulent bien à marcher à la suite du Christ.»

Il lui arrive de regretter les expressions «mille fois répercutées par les médias» de tel ou tel archevêque, mais il y a une ligne que Mgr Daucourt ne franchira pas : «Pour nous, tout n’est pas fifty-fifty : un prêtre doit respecter son vœu de chasteté ; un enfant doit avoir pour parents un homme et une femme.»

Même s’il affirme lui aussi adhérer «pleinement aux positions de la Conférence des évêques de France», Mgr Jean-Michel di Falco-Léandri marque des nuances. A 70 ans, cet ancien fraiseur au physique de star vêtue de noir, arborant une grande croix d’argent sur la poitrine, connaît une sorte d’exil : porte-parole de la Conférence des évêques de France, il avait entamé une carrière vers les sommets. Sa nomination, en 2003, à l’évêché de Gap – triste maison grise sur un boulevard menant à l’hôpital – a mis fin à ses grandes espérances. Mais elle n’a pas empêché l’inspirateur du groupe de chanteurs à succès Les Prêtres de faire passer des messages.

Dans une homélie prononcée à l’occasion de l’ordination d’un prêtre et de la nomination de quatre diacres, l’évêque évoque le «refus d’aimer que peut être la chasteté quand elle est préoccupée surtout d’une défense froide et implacable». Il appelle les religieux à être«attentifs et aimants aux drogués, aux alcooliques… et aux homosexuels, hommes ou femmes, qui souffrent du regard impitoyable porté sur eux par ceux qui sont souvent eux-mêmes concernés et qui pensent se dédouaner en les accablant». Di Falco pense-t-il à certains prélats ? «Qui sait, lance-t-il avec émotion, si tel acte de mépris dédaigneux n’a pas blessé l’un de vous, n’a pas blessé Dieu, n’a pas blessé l’amour davantage que le péché de chair, que le moment d’égarement d’un autre ?»

Dans un brusque mouvement de révolte, Patrick Sanguinetti résume cela d’une formule choc :«Jésus-Christ s’en fout, du cul !» La cinquantaine mince, une sensibilité à fleur de peau, Sanguinetti, cadre dans une grande entreprise et professeur de droit, préside depuis quatre ans l’association David et Jonathan – plusieurs milliers d’adhérents. «Mon accompagnateur spirituel, poursuit-il, m’a fait un bien fou quand il m’a dit : “Ce qui compte, c’est la qualité de la relation d’amour. D’ailleurs, dans l’Evangile, Jésus ne parle pas de sexe.”»

Elève dans un collège catholique à Nice et scout d’Europe, voué à faire la quête pour les lépreux, Sanguinetti a 18 ans quand il se découvre homo. Ses parents sont désemparés, ses chefs scouts, horrifiés – «Comme si j’avais eu la lèpre !» Langage habituel : à David et Jonathan, on privilégie «l’accueil, l’écoute, le partage». On n’apprécie pas «le genre Gay Pride», mais ça n’empêche pas de «faire la fête», lors de week-ends de réflexion, garçons, filles, dans l’une des 20 villes où l’association est présente, ou à la sortie de réunions en plein quartier des Halles à Paris, près de l’église Saint-Merri. Après un débat, il est arrivé à Patrick de danser avec un jeune prêtre diocésain. Si le cardinal archevêque de Paris savait ça ! Apparemment, André Vingt-Trois tolère cette exception parisienne. «Mais, quand des excités sont venus nous balancer des œufs pourris en plein milieu de la messe, le cardinal n’a pas réagi.»

Le président de la Conférence des évêques de France n’a pas manifesté non plus une vive inquiétude lorsque le Figaro a révélé, en juillet, que l’association Torrents de vie, inspirée d’un mouvement évangéliste, organisait dans l’Ardèche un stage de rééducation ainsi «vendu»«Vous cherchez à être touché par l’Eternel dans vos lieux cachés, votre sexualité brisée…» Il s’agissait, ni plus ni moins, de «corriger» les «tendances désordonnées».

«Comme si l’homosexualité n’avait pas été supprimée de la liste des maladies mentales depuis 1990 ! s’exclame l’abbé Jean D., qui exerce la profession de psy. Comme si l’on voulait en revenir à la lobotomie pratiquée au siècle dernier par certaines familles bourgeoises, afin de guérir leurs jeunes “invertis” !» A l’appel de David et Jonathan, 37 000 personnes ont signé une pétition adressée à la Mission interministérielle de lutte et de vigilance contre les dérives sectaires (Miviludes). «Ce que les gens attendent, insiste son président, ce n’est pas qu’on réponde à la violence verbale par une autre violence. Ils veulent comprendre pourquoi il y a 17 fois plus de suicides parmi les jeunes homos que parmi les autres, et quelle responsabilité porte l’Eglise…»

Et si l’Eglise, tenant compte des progrès des sciences, reconnaissait enfin que l’on peut naître homo comme on naît gaucher ? «La question du mariage gay, avance le théologien James Alison, deviendrait alors secondaire.» Fils d’un tory britannique, Alison, connu en France pour ses travaux à partir des thèses de l’anthropologue chrétien René Girard, fit son coming out à 30 ans, alors qu’il était dominicain. Il eut «le sentiment d’être poignardé par l’Eglise» et de perdre «tout ce qui [lui] était cher».

Après plusieurs années de dépression, il a compris que c’était «le prix à payer pour avoir dit la vérité». Aujourd’hui professeur à l’université jésuite de Belo Horizonte (Brésil), Alison affiche«une adhérence intacte et fortifiée»… et un humour dévastateur. Cet intellectuel à l’allure de Tintin quinquagénaire est le seul prêtre gay et joyeux que j’aie rencontré. Et pourtant ! Il observe que «l’un des signes d’aptitude à la prêtrise», dans les séminaires qui «portent le sceau de Jean Paul II», est «la capacité à dissimuler ce que l’on est.»

Quant aux prêtres de sa génération, Alison les plaint et les admire : «Après avoir dû continuer à vivre durant l’incessante couverture médiatique du scandale des prêtres pédophiles, après avoir été écœurés d’entendre que tout cela était la faute des gays ou des théologiens dissidents, ils doivent faire face à de brutales mises en demeure.» Malgré tout, il voit se développer chez eux «une capacité nouvelle à un discours honnête». «Signe de grâce !» dit-il. Signe aussi que le péril est grand pour l’Eglise catholique.

À NEW YORK, DES RABBINS HOMOS

C’est la «sainte alliance» des grandes religions contre le «mariage pour tous». Presque dans les mêmes termes que les évêques, le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Mohammed Moussaoui, et le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, rejettent «l’alignement du couple homosexuel sur le couple hétérosexuel – avec le droit qui ne saurait manquer d’être accordé in fine aux homosexuels d’adopter et d’élever des enfants -, au risque bien réel de priver ces enfants d’un droit essentiel, celui d’avoir un père et une mère».

Une petite voix rompt cette unanimité : Delphine Horvilleur, 38 ans, mariée, mère de trois enfants et deuxième femme rabbin de France (au sein du Mouvement juif libéral de France). Pour elle, «le discours religieux a trop tendance à manipuler la philosophie et la psychologie, et la voix monolithique masque bien des différences». Elle constate : «Aux Etats-Unis, dans les écoles rabbiniques, on parle sans complexes d’homos et de lesbiennes. A New York, on voit beaucoup de couples de rabbins homos. Au fait, qu’est-ce qui constitue la norme ? En France, où nous sommes encore très peu de rabbins progressistes, l’homosexualité est presque taboue. Mais les débats font évoluer les mentalités. D’ailleurs, la pluralité des voix est une notion très chère au judaïsme : chez nous, pas de pape ni d’évêques.»

À SALZBOURG, À VIENNE, DES ÉVÊQUES POUR LA FIN DU CÉLIBAT

Le débat sur le mariage homo nous a rendus inaudibles», constate Paul Flament, le curé rouennais auteur d’un manifeste pour l’ordination de femmes et d’hommes mariés. En septembre 2011, Flament, soutenu par 17 prêtres – pour la plupart âgés de plus de 70 ans -, relayait l’appel lancé par 329 ecclésiastiques allemands. Soutenus par des membres de la CDU d’Angela Merkel, ces derniers disaient haut et fort : «L’Eglise doit ordonner des prêtres mariés dont les femmes ne sont plus à même d’enfanter.» Une position défendue par l’archevêque de Salzbourg, Mgr Alois Kothgasser, et par celui de Vienne, Mgr Christoph Schönborn, réputé «papabile». Pourquoi l’Autriche et l’Allemagne ? L’héritage de l’Allemand Martin Luther. Et l’influence du théologien «révolutionnaire» suisse Hanz Küng. En 1970, un de ses camarades d’université croyait lui aussi à «la nécessité d’examiner la question du célibat» : l’Allemand Joseph Ratzinger.

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Posted by on 19 avril 2015. Filed under Cat Nouvelles. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can skip to the end and leave a response. Pinging is currently not allowed.